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transmettre l’affaire de toute une vie
jeudi 24 avril 2008
par Christel Brigaudeau / Agence page 30

Une rupture toujours douloureuse? Témoignages et impressions sur le fait de transmettre ou de vendre l'affaire de votre vie.

Transmettre l’affaire de toute une vie.

« Le jour où mon informaticien m’a dit qu’il voulait racheter ma boîte, je lui ai ri au nez ! Juste après, je l’ai engueulé. » C’était il y a cinq ans. Depuis, Patrick Jouan, breton de 58 ans, a lâché les rênes de sa PME de plomberie, créée il y a vingt ans. Pour devenir, le temps d’une « transition » de cinq ans, salarié de son successeur. « La boîte tourne toujours, assure-t-il, de retour du golf. Je suis sûr que d’ici quelques années, elle deviendra un grand groupe !» Une confiance qui fait de Patrick Jouan un cas à part, parmi les 30 000 papy-boomers qui, chaque année, consentent à vendre « leur » affaire, bâtie « à partir de rien » ou héritée d’un aïeul. Une transaction souvent douloureuse. Et toujours chargée d’affect.

une rupture

« Ce n’est pas un hasard si patron et père ont la même éthymologie, note la consultante Rolande Chabert. Les PDG considèrent leur boîte comme leur enfant, ils se sentent coupables de l’abandonner. Et angoissés. Vendre est une rupture et l’idée de la mort n’est jamais loin. Les ex-chefs craignent l’ennui et l’isolement. » Selon Nathalie Carré, animatrice du Réseau transmission à l’Assemblée des chambres françaises de commerce et d’industrie, seuls 15% des chefs d’entreprises cèdent leur fauteuil à leurs enfants. Pour les autres, c’est un déchirement. A défaut d’un héritier, beaucoup cherchent un successeur qui leur ressemble. Une véritable quête du Graal. « Il m’est arrivé de présenter 50 entrepreneurs riches et compétents à un patron, il les trouvait tous nuls ! » sourit Nathalie Carré. Il y a souvent un problème de communication entre les patrons quinquas autodidactes, et les jeunes loups formés à HEC. La situation se complique plus encore « quand le cédant n’est pas vraiment convaincu qu’il doit partir, » précise-t-elle. « Il fera tout, inconsciemment, pour que la reprise capote. » Et de citer ce PDG qui a installé son successeur, « temporairement » dans le bureau des commerciaux, parce que le sien n’était « pas rangé ». Une manière de signifier aux employés qui reste le chef. « Si le cédant n’a pas en tête un vrai projet d’avenir, c’est l’échec assuré », affirme Rolande Chabert. La pêche et le jardinage ne peuvent suffire à tourner la page. Pour éviter la déprime, il faut s’inventer une nouvelle passion. Patrick Jouan pense avoir trouvé la parade en s’engageant dans plusieurs associations. Et s’il continue de se rendre chaque matin dans son ancienne entreprise, il met un point d’honneur à se garer « loin de la place réservée au patron ». Pour autant, l’ex-boss n’a rien perdu de son panache. Sa voiture, une Ferrari qu’il s’est offert après la vente de sa boîte, reste la plus belle du quartier.

Témoignages

Il veut partir.

Jean-Pierre, 59 ans, négociant de boissons de père en fils.

Depuis un an je cherche un repreneur pour ma petite entreprise. Mais ça ne se bouscule pas : j’habite en pleine campagne ardéchoise, près d’un bourg isolé, et je n’emploie plus qu’une personne pour vendre aux bistrots des environs des alcools et de la bière. Pas de quoi faire envie aux jeunes ! Aucun de mes trois enfants n’a souhaité prendre la relève. Je ne leur en veux pas : de toute façon, ça aurait été trop dur pour une jeune femme comme mon aînée, de se faire respecter des patrons de bars ruraux... Ils ne sont pas faciles ! Et pourtant ils vont me manquer. Même si j’en reverrai quelques-uns, ce ne sera plus jamais pareil. Je serai hors circuit. J’ai du mal à me l’imaginer : cette entreprise, c’est toute ma vie. C’est mon arrière grand-père qui l’a créée, en 1888 ! J’ai commencé à y travailler d’abord avec mon père, puis comme patron, dès 1970.Les affaires marchent un peu moins bien depuis quelques années : avec l’âge, on est moins combatif. Je dois arrêter avant que ce métier, qui pour moi a toujours été un plaisir, devienne une charge. Et surtout, je ne veux pas que mon affaire périclite. J’aimerais trouver un repreneur, qui ait envie de perpétuer la tradition. Sinon, à quoi ça aura servi que je me batte toute ma vie ? Vendre sa boîte, c’est comme un accident de voiture : on ne peut pas prévoir comment on va s’en tirer.

Il est parti.

Guy Dadou, 70 ans, créateur d’une usine de microélectronique.

La Sorep, je l’ai créée à partir de rien, en 1978, dans un petit bourg de Bretagne. Ma mise de départ, c’était mes économies personnelles, et l’argent qu’avaient bien voulu investir le maire et le curé. En 2002, quand j’ai vendu, 1200 personnes travaillaient pour moi ! J’avais alors 65 ans, et les financiers me poussaient vers la sortie. Tout seul, j’aurais encore pu continuer longtemps : quand on est chef et en bonne santé, on ne réalise pas son âge. J’ai fini par accepter de partir, mais je me suis battu pour choisir mon successeur. Mon fils, que j’avais engagé comme informaticien, n’avait ni la carrure, ni l’envie. Les actionnaires, eux, proposaient des noms sur des critères financiers. Moi, je voulais assurer la pérennité de la boîte. Je n’aurais pas supporté que les « sorepiens » se retrouvent sur le carreau. J’ai fait le bon choix : le repreneur, Thalès, a respecté l’esprit et les lieux. C’est une énorme satisfaction. C’est vrai, ça m’a fait de la peine quand Thalès a changé le nom de ma PME en « Thalès Micro electronics », il y a trois ans. Mais, dans la région, on continue de parler de la Sorep et des Sorepiens. J’y repasse de temps en temps, pour dire bonjour. Pour autant, je ne vis pas dans le passé ! J’ai plein de projets : quand j’ai quitté mon fauteuil, j’ai tout de suite recréé une micro entreprise, de consulting. C’est une béquille psychologique. J’ai aussi aidé des anciens ouvriers de ma boîte à monter leur affaire. Je suis fier d’avoir transmis à d’autres le goût d’entreprendre.

Il ne partira... jamais très loin.

Michel Morreton, 59 ans, arboriculteur.

Depuis quelques mois, je ne suis, officiellement, plus le patron de ma petite exploitation d’arbres fruitiers. C’est un jeune de la ville qui me remplace. L’exploitation a été fondée par mon grand-père, en 1925. Je m’y suis mis à 14 ans, avec mon père. Mes deux filles, elles, ne voulaient pas s’y coller, et je ne les ai pas poussées. Si j’avais eu un fils, j’aurais peut-être insisté plus lourdement.. Mon successeur vient d’emménager sur l’exploitation, dans l’ancienne grange. Je le forme depuis déjà un an. Et je compte le seconder pendant encore quelques années. En fait je ne serai jamais très loin : j’habite toujours sur place, juste à côté de lui. Le nouveau a de la théorie, mais en pratique il ne connaît pas grand-chose aux pêches et aux cerises. Je ne peux vraiment pas le laisser tout seul. Peut-être que je devrai quitter le terrain et m’installer au village, quand je serai moins valide. Mais pour l’instant, je préfère ne pas y penser.

Lire l'artice: Transmettre son affaire, mode d’emploi
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