Créer des objets et des meubles pour les seniors ? Quelle drôle d’idée ! Alors que les plus de 60 ans dépassent en nombre les moins de 20 ans, les créateurs et les fabricants font de la résistance. Et si le design senior était avant tout un design universel pour tous ?
Dans une société où le culte de la jeunesse est encensé, difficile de se reconnaître sous le label « senior », une fois ses 50 bougies soufflées. Pourtant l’image du senior a notoirement évolué depuis une dizaine d’années. Nous vivons mieux, plus vieux et pour la première fois dans l’histoire de la démographie française, les plus de 60 ans sont plus nombreux que les moins de vingt ans. Il y a aujourd’hui plus de 6000 centenaires dans l’hexagone, il y en aura 250 000 en 2050 ! Chaque année, on gagne un trimestre de vie et l’espérance de longévité a augmenté de 12 ans en cinquante ans.
En France, les seniors possèdent 75% des porte-feuilles boursiers (contre 59% il y a vingt ans) et d’ici à 2020, ils détiendront les deux tiers du patrimoine des Français. Le pouvoir d’achat d’un plus de 50 ans est désormais supérieur de 30% à celui d’un moins de 50 ans (il a été multiplié par 7 en 20 ans). Même si les écarts de revenus sont considérables parmi les seniors, ils représentent entre 40% et 60% de n’importe quel marché de consommation, de service ou d’équipement. Ainsi 45% du pouvoir d’achat de la société française serait entre leurs mains.
Alors pourquoi ne pas aborder ce marché avec entrain et dynamisme ? Faute d’identifier la demande, bien des créateurs et fabricants de meubles et d’objets passent aujourd’hui à côté d’un marché intéressant et plein d’avenir.
le goût de vivreDe quels besoins d’agit-il ? Entre les 50 ans hyperactifs et les 90 ans forcément plus dépendants, quels points communs ? Selon Serge Clément, chercheur en sociologie du vieillissement au CNRS de l’Université de Toulouse Le Mirail, « il y a aujourd’hui moins de différence d’âge entre un jeune de 20 ans et ses parents qu’entre un homme actif de 55 ans et une personne de 85 ans, malade et dépendante ». Au petit jeu des définitions, les analyses vont bon train. Ces plus jeunes, ceux qui ont l’âge de la « Nouvelle vague » sont les baby-boomers nés juste après la Seconde Guerre Mondiale. Leaders d’opinion, consommateurs invétérés, ils transmettent à leurs aînés le goût de vivre avec leur temps en utilisant les moyens sophistiqués désormais mis à leur disposition sans se laisser ghettoïser dans un troisième ou quatrième âge longtemps montré du doigt.
génération RobinsonJean Paul Treguer , président de Senioragency et fondateur en 1993 de la Senior Academy, observatoire européen des marchés concernant les plus de 50 ans, a choisi de segmenter ce marché en quatre tranches d’âge : les Masters ( 50-59 ans), les Libérés ( 60-75 ans), les paisibles ou retirés (75-84 ans) et enfin les grands aînés ( 85 ans et plus). Avec un regard de sociologue averti, Robert Rochefort surenchérit : « Le concept senior serait en passe d’éclater pour laisser place à une grille de lecture beaucoup plus visible des différentes classes d’âge qui le composent. Les personnes du troisième âge veulent qu’on les traite en individu et non en membre d’une classe d’âge ». Tout pour montrer qu’ils appartiennent à la société et ne sont pas cantonnés dans un ghetto. Comme le dit si bien Jean-François Sirinelli, professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, « Après avoir été la génération Narcisse qui se trouvait la plus belle en ses miroirs, puis la génération Peter Pan qui refuse de se voir vieillir, les baby-boomers pourraient bien personnifier une nouvelle génération Robinson dont l’élément déclencheur serait le passage à la retraite ».
on ne rigole pas avec l’arthriteCertains objets ont longtemps « signé » le handicap de leurs propriétaires. Les scooters électriques, très répandus dans les pays anglo-saxons, y compris dans tous les musées où ils sont mis gratuitement à disposition des visiteurs fatigables, sont encore réservés en France aux plus dépendants. De même, les monte-escaliers, longtemps « ringardisés » par une communication vieillotte, évoluent aujourd’hui vers un look plus design. Et si leur coût venait à baisser, on imagine que leur usage pourrait s’élargir.
Certains meubles ou objets répondent donc à des besoins spécifiques liés à la dépendance. Mais il est temps de penser à notre environnement quotidien comme à un espace où cohabitent plusieurs générations : une allée de supermarché élargie est bénéfique pour un fauteuil roulant comme pour une poussette de bébé ! Une fourchette bien conçue avec une prise en main étudiée est intéressante …pour un senior comme pour un plus jeune! Le design universel remplit son contrat en concevant des produits et des moyens de communication destinés à tous grâce à leur facilité d’utilisation. Et comme le souligne avec humour Roger Tallon : « C’est bien que les designers, futurs petits vieux, s’intéressent à leur avenir tant qu’ils ont les idées claires… Après la course aux paillettes, vient le temps de la recherche pour trouver des solutions aux problèmes. Je me méfie des généralistes. Il serait bon qu’il y ait en ce domaine des designers spécialisés car on ne rigole pas avec l’arthrite… ».
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