Il se faisait appeler “Yves le monochrome”. Ses tableaux uniformément bleus scandalisent encore aujourd’hui.
Une surface d’une seule couleur, est-ce de la peinture ? Beaucoup en doutent. Yves Klein lui aussi, qui disait “mes tableaux sont les cendres de mon art”. Une “époque bleue” au sein d’une aventure dans laquelle il s’engagea totalement jusqu’à sa mort à 34 ans, en 1962. Qui était Yves Klein ? Un exalté, un charlatan comme certains le croient ou l’un des plus importants artistes de la seconde moitié du XXe siècle comme beaucoup l’affirment et comme l’estime le marché de l’art ? Côté exalté un peu charlatan, il y a ce fils de peintres préférant le judo (diplômé ceinture noire quatrième dan par la plus prestigieuse école du Japon) à l’art jusqu’au jour où il présenta un catalogue de peintures monochromes… qui n’avaient jamais existé. Puis viennent : les expositions de monochromes (tableaux et éponges) imbibés de bleu breveté IKB (International Klein Blue) ; l’exposition du Vide et le saut dans le vide (un photomontage) à la une d’une édition pirate du Journal du Dimanche. Et encore : les très réelles ventes de zones de sensibilité immatérielle contre de l’or (Klein vend du vent), les Anthropométries, ces traces de modèles nues recouvertes d’IKB ; les tableaux de feu enfin, pour lesquels il est assisté d’un pompier. Que penser de toute cette aventure engagée au nom des théories ésotériques des rose-croix et poursuivie en dévotion à sainte Rita, la patronne des causes désespérées ? De cette dévotion justement, l’exposition du Centre Pompidou offre un rare témoignage qui permet de découvrir un autre (ou le vrai) Yves Klein. Il s’agit de l’ex-voto déposé anonymement par l’artiste, en 1961, au monastère de Sainte-Rita. Une petite boîte contenant des pigments bleu et rose, des feuilles d’or, de petits lingots et une prière à la sainte. Une oeuvre sincère et secrète, d’un raffinement extrême.
Ainsi donc, Yves Klein croyait vraiment à ce qu’il faisait et il ne le faisait pas n’importe comment !
Chacune des étapes de sa très cohérente aventure a été réalisée avec le plus grand soin. Yves Klein était un perfectionniste. Le format, l’épaisseur du châssis, le traitement de la surface, les bords arrondis du tableau étaient minutieusement conçus et réalisés jusqu’à cet IKB, ce bleu outremer foncé qui conserve l’intensité du pigment pur sur une toile, du papier ou une éponge. Cette même exigence se retrouve dans ses rituels : la célébration du Vide, qui commençait par le passage par une antichambre bleue, l’absorption d’un cocktail bleu Klein, avant l’éblouissement d’une pièce blanche. Ainsi en fut-il de ses cessions de zone de sensibilité immatérielle, échangées contre de l’or, pour moitié jeté dans la Seine, l’autre étant offerte à sainte Rita, pour la beauté du geste ou la conquête du monde invisible.
Pour apprécier cet oeuvre, on n’est pas obligé de croire à toute la mystique dont Yves Klein l’entourait. On peut seulement apprécier de belles surfaces là où il imaginait les portraits de spectateurs imbibés de sensibilité immatérielle (les éponges), une manipulation magique des éléments premiers – l’eau, l’air et le feu – dans ses Cosmologies et tableaux de feu et, dans ses Anthropométries, des corps célestes libérés de la pesanteur. En s’élançant dans le vide, Yves Klein pensait rejoindre le mono- chrome infini de son enfance : le ciel bleu au-dessus de la plage de Nice. On peut n’y voir qu’un montage parfait – une équipe de judokas recueille dans une bâche (évidemment bleue) l’apprenti cosmonaute. Reste cet art de la mise en scène et du témoignage par la photographie, le film ou une conférence en Sorbonne.
Incontestablement, Yves Klein est à l’origine de bien des pratiques de l’art contemporain, faites du souvenir d’actions éphémères ou du corps comme matière même de l’oeuvre d’art. Mais est-ce le plus important ? Ne vaut-il pas mieux se laisser fasciner par son bleu, son rose, ses ors et ce personnage qui, bien avant Gagarine, avait découvert, sans fusée ni scaphandre, que “vue du ciel la Terre est toute bleue” ?
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